Le marché central de Casablanca (ou Halles centrales de Casablanca) est un marché municipal construit entre 1917 et 1920 au boulevard Mohammed V à Casablanca au Maroc. Classé patrimoine matériel national, le marché central de Casablanca demeure une attraction majeure témoin de l'histoire et des mutations de la métropole.
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Contexte de sa construction
Après l'établissement du protectorat français au Maroc en 1912, la France s'est attelée à réorganiser les administrations urbaines. Pourtant, Casablanca, destinée à être la capitale économique, subissait un manque de ressources financières. Cette situation était due au choix de Lyautey de faire de Rabat la capitale de la Résidence générale, ce qui lui assurait l'essentiel des subventions, malgré la forte concentration de colons français à Casablanca. Ce manque financier a particulièrement exacerbé la situation sanitaire de Casablanca. L'hiver 1914 fut marqué par une épidémie de typhus dévastatrice, qui a mis en lumière les lacunes de la gestion municipale et a soulevé des questions sur la politique de Lyautey lors d'une fronde mené par les colons casablancais contre la commission municipale récemment créée en 1913. Face à cette crise, le Colonel Targe fut envoyé en urgence par Lyautey en mars 1914 pour diriger les services municipaux et prendre la commande de la subdivision de la Chaouia. L'une des premières actions du Colonel fut de raser l'ancien souk jugé insalubre, désorganisé et propice à la propagation des maladies. Ce souk, perçu comme une cause majeure de l'épidémie, était adossé aux murs de la ville et situé sur l'actuelle Place des Nations unies qui d'ailleurs s'appelait la place du Grand Sokko à cette époque. La disparition de ce souk a doté Casablanca d'une grande place centrale qui sera nommée place de France. Un nouveau marché couvert fut alors rapidement mis en place à proximité de l'ancien, sur un terrain makhzen donnant sur ladite place. Ce nouveau marché se voulait plus hygiénique et mieux organisé, avec des étals numérotés pour une meilleure gestion. Cependant, cette nouvelle installation n'était que provisoire car malgré les améliorations apportées en matière d'hygiène et d'organisation, ce marché ne répondait qu'insuffisamment aux ambitions et aux besoins de la nouvelle ville européenne moderne que Casablanca était en train de devenir. De plus, il était plus avantageux pour la municipalité de créer un vaste marché moderne comme les autres villes africaines colonisées où elle assurerait pour son compte le recouvrement des droits et taxes. Cela a ouvert la voie à la planification de futures infrastructures commerciales plus adaptées à la croissance rapide de la métropole qui comptait déjà 60 000 habitants en 1913. La commission municipale envisage alors d'établir un grand marché central moderne et lance une transaction foncière d'envergure qui allait redéfinir une partie clé de la nouvelle ville.
Terrain
Le site choisi par la commission municipale pour le futur Marché Central de Casablanca fait partie des terrains Bendahan situés entre la rue de l'Horloge (aujourd'hui rue Allal Ben Abdallah) et l'avenue du Général Drude (aujourd'hui avenue Houmman el Fetouaki). Ces terrains sont ainsi nommé non pas parce qu'ils appartiennent à Haïm Bendahan, un important investisseur foncier de Casablanca, mais parce qu'il est le mandataire de son véritable propriétaire, Salvador Hassan, un homme d'affaires tangérois de confession juive bénéficiant de la protection consulaire portugaise. Le 29 juillet 1914, un projet d'échange de terrains fut officiellement approuvé par la commission municipale. Le projet prévoyait que M. Hassan cède un terrain de 8 206 m² à la municipalité pour y construire le nouveau marché central contre les 3 183 m² de l'ancien marché situé sur la Place du grand sokko (future Place de France) qui était opportunément entouré par des terrains étroits appartenant à Bendahan. M. Prost, nommé architecte de la Résidence Générale sous Lyautey, est intervenu pour décaler légèrement l'emplacement du nouveau marché vers la rue de l'Horloge. Cette décision stratégique visait à libérer le passage pour le futur Boulevard de la Gare, un axe majeur de son plan d'urbanisme. Le marché central formera ainsi à lui seul un ilot urbain fermé entouré par quatre voies: la façade principale sur le boulevard de la gare (actuel boulevard Mohammed V), la façade arrière sur la rue de l'horloge (actuelle rue Allal ben Abdellah) et les façades latérales donnant sur la rue du marabout (actuelle rue Chaouia) et la rue du Capitaine-Dohu (actuelle rue Ahmed Sitou). L'accord s'est conclu sans compensation financière directe vu l'intérêt mutuel des deux parties: la municipalité obtenait des terrains sans frais pour son projet, tandis que M. Hassan réalisait une plus-value considérable sur les terrains au voisinage du nouveau marché et bénéficiât d'une parcelle stratégique sur la future place de France avec son associé Bendahan. M. Hassan a également cédé environ 10 000 m² de terrains pour établir les voiries nécessaires à l'accès au marché. D'autres propriétaires riverains ont également accepté de céder des parties de leurs terrains, reconnaissant les plus value qui seront engendrés par ce nouveau voisinage. La ville de Casablanca aura aussi une jouissance immédiate des terrains cédés pour le marché et les voiries, tandis que M. Hassan ne prendrait possession du terrain de l'ancien marché qu'après l'achèvement des travaux du nouveau. En conclusion, le terrain du Marché Central est emblématique de la dialectique public/privé dans l'urbanisme de Casablanca sous le Protectorat. L'administration, par l'intermédiaire de Mr Prost et Mr Collieaux chef des services municipaux , a utilisé les méthodes spéculatives des propriétaires privés et l'intérêt partagé pour le profit afin de façonner l'espace public de la ville.
Construction
Bien que le terrain destiné au marché central ait été acquis dès 1914, les travaux de construction n'ont débuté qu'en 1917. Pendant ce temps, la parcelle du marché a fait partie des trois hectares servant à l'organisation de l'exposition franco-marocaine de 1915. Les travaux du nouveau marché ont finalement été autorisée à partir de janvier 1917 pour une dépense approximative de 700 000 francs. Ce montant ne concernait cependant que la première partie du marché. En effet, ce dernier devait être construit en deux phases pour des raisons d'économies budgétaires. La première partie du marché central, qui est la plus grande, est celle qui donne sur le boulevard de la gare alors que la deuxième est celle donnant sur la rue de l'horloge. Le service chargé de l'étude du projet est le service central de l'architecture de la région de Casablanca dirigé par l'architecte/ingénieur Pierre Bousquet. Le marché des travaux de construction de la première partie du marché central a été approuvé le 2 novembre 1917 pour un montant total de 664 284,87 francs. Il s'agissait d'un marché alloti adjugé au rabais à divers entrepreneurs comme suit:
Les travaux de la première partie ont été exécutés entre novembre 1917 et mai 1919. Le général Lyautey procède à son inauguration le 16 mai 1919. Le marché des travaux de construction de la deuxième partie du marché central, également alloti, est adjugé le 24 juillet 1919. La construction est achevée en 1920. Il était question d'installer un frigorifique depuis 1918 mais ce projet n'a jamais pu se réaliser.
Architecture
Le plan du marché central dressé par Mr Bousquet présente les caractéristiques architecturales distinctives des marchés ou halles centrales construits du début du XXe siècle mêlé au style traditionnel des fondouks. Hormis quelques éléments décoratifs d'inspiration néo mauresque ornant sa façade principale, l'architecture du marché central est sobre et répond surtout aux besoins fonctionnels de l'édifice. Vu en plan, Il s'agit d'un quadrilatère convexe avec des entrées sur chaque côté et aux angles donnant un total de huit accès pour garantir une grande accessibilité et une circulation fluide. Au milieu du quadrilatère se trouve une galerie longitudinale avec une rotonde octogonale en son centre servant de zone de vente principale et de noyau de la circulation. Cette configuration permet de maximiser le nombre de stalles de vente qui s'étendent sous les portiques au long du pourtour du marché et à l'intérieur de la galerie centrale tout en laissant des espaces de déambulation ouverts pour une bonne luminosité et aération. La fraicheur et la ventilation sont aussi favorisées par des fontaines placés contre la rotonde centrale et d’étroites ouvertures fermées de moucharabieh de ciment. Le côté principal du marché donnant sur le boulevard de la gare est doublé par une galerie piétonne en arcades couverts de tuiles où se dressent d'autres stalles face au boulevard de part et d'autre de l'entrée principale. La façade principale du marché donne sur le tronçon le plus large du boulevard en face de l'imposant immeuble Bessonneau. Vu de face, le marché central est un édifice à front continu sur ses quatre façades construit en plain-pied avec des légères surélévations au niveau des accès lui donnant l'aspect d'une rempart incrémenté de bastions avec une entrée principale imposante en arc brisé décorée par les éléments de l'architecture marocaine rappelant les entrées des médinas impériales. Le marché central dispose également d'une cave.
Fonctionnement du marché
Le marché central de Casablanca a offert au fil des temps une grande variété de produits alimentaires vendus en détail ou en gros. Ces ventes ont été réglementés par des arrêtés municipaux depuis 1920. Au delà des dispositions relatives à la vente, ces arrêtés réglementaient aussi la condition d'occupation des stalles, les tarifs des taxes du marché et les dispositions de salubrité. En effet, le marché central était exceptionnellement réputé pour sa propreté selon les témoignages de l'époque. Les stalles du marché ont été réparties selon le type de denrée mise en vente de la manière suivante:
Les stalles donnant sur le boulevard de la gare proposent de divers commerces dont des boulangeries, pâtisseries et épiceries. L'occupation de ces stalles était autorisé par la municipalité à titre précaire et révocable moyennant une taxe mensuelle qui varie selon les emplacements mentionnés.
La mise en vente en détail était autorisée de 6 heures du matin à 1 heure de l'après-midi en été, et de 7 heures à 1 heure en hiver. Les ventes en gros à la criée se tenait quotidiennement sur le carreau du marché pendant une durée de 2 heures durant la matinée. L'ouverture et la clôture des ventes en gros à la criée étaient annoncées au son de la cloche. Ces ventes étaient faites par un ou plusieurs mandataires agréés par la Municipalité et soumis à un cahier des charges. Ces mandataires devaient obligatoirement jouir de la nationalité française pour se faire agréer.
Cependant, l'augmentation rapide du nombre de maraîchers, l'importance croissante de leurs produits et l'affluence considérable des acheteurs ont rendu nécessaire la séparation du marché de gros et du marché de détail. Dès 1930, la commission municipale a entrepris le transfert des transactions de la criée de gros vers un marché spécialisé. On choisit provisoirement l'hangar d'une ancienne gare désaffectée au boulevard Pasteur (emplacement actuel de la cour d'appel) avant la construction du nouveau marché de gros en janvier 1938 au quartier de la gare (actuel quartier belvédère). Comme l'avait remarqué Prost, le marché central de Casablanca était l'un des rares marchés municipaux à avoir résisté à la concurrence des commerces privés à son voisinage. Cela s'explique par le fait que la municipalité louait les boutiques du marché à un taux suffisamment bas pour ne pas être concurrencés par les commerces à ses alentours. En septembre 1930, l'association amicale des commerçants du marché central de Casablanca et de son quartier a été autorisée. Lors de la deuxième guerre mondiale, des dispositions avaient été prises pour répartir les denrées alimentaires devenu raréfiées ou contingentés. Le marché central, le marché de la liberté, le marché du Maarif ont été réservés aux européens disposant d'une carte de consommation délivrée par les services municipaux. Les sujets marocains était ravitaillés selon leur lieu de résidence par le marché de la nouvelle médina, de Bab Marrakech et des roches noires. Cette période a été particulièrement marquée par les hausses illicites des prix. Au fil des décennies qui ont suivi l'indépendance, le marché central a conservé son rôle. Cependant, à partir des années 90, son activité a connu un déclin progressif dû à la concurrence croissante de la grande distribution, à la multiplication des marchands ambulants et à l'émergence des plateformes de commerce de proximité, plus connues sous le nom de "Souk Namoudaji" (marché type). Ce déclin d'activité accompagné par l'insalubrité, le manque d'organisation, l'apparition de gargotes et le délabrement du bâtiment a terni la réputation du marché.
Attentat de 1953
Le massacre de Casablanca de 1947 et le discours de Tanger qui s'est tenu deux jours après, marquant la première affirmation publique du sultan Mohammed V en faveur de l'indépendance, ont galvanisé le mouvement nationaliste marocain avec ses branches de résistance armée. L'exil forcé du roi en août 1953 lors de la fête de l'Aïd el Kébir a déclenché une escalade de violence. Le nombre des victimes des opérations armés entre le 16 août et le 24 décembre 1953 s'élève à cinquante-huit tués et cent dix-sept blessés. L'une des opérations les plus marquantes de cette période fut l'attentat du Marché Central de Casablanca perpétré la veille de noël de 1953. Cette opération a été exécuté par la cellule secrète dirigée par Mohamed Zerktouni dans la matinée du 24 décembre 1953 et visait non seulement le marché central mais également la grande poste, ces deux bâtiments étant très fréquentés lors des fêtes de noël. Un couffin contenant une bombe a été placé devant une stalle de boucherie chevaline sous l'œil des passants qui malgré une forte odeur de soufre et de brûlé n'ont pas soupçonné le danger. La déflagration a causé 19 morts et 28 blessés dans un rayon de dix mètres. Les deux bombes placées à la poste avaient été désamorcées à temps par un brigadier de police.
Patrimoine national
Le Marché Central de Casablanca reste une attraction touristique majeure et historique, célèbre pour son atmosphère immersive. Le marché est particulièrement réputé pour son offre gastronomique et ses étals de poissonnerie qui permettent une dégustation immédiate de produits frais, notamment des huîtres. Cette tradition ostréicole remonte aux années 40, époque où un étal proposait des huîtres d'Arcachon ou du Bassin de Marennes Oléron. Aujourd'hui, les huîtres proviennent principalement des lagunes marocaines de Oualidia ou de Dakhla. Le marché central de Casablanca a été classé en tant que patrimoine matériel national en 2003 par le ministère de la culture et a fait objet d'une tentative de rénovation en 2005. Mais malgré ce classement et la vétusté du bâtiment, le marché central n'a pu bénéficié d'une réhabilitation de sa structure porteuse qu'en 2012 à l'occasion du projet de la première ligne du tramway qui a servi de catalyseur pour la rénovation urbaine du boulevard Mohammed V en général. La fragilité de la structure du marché central a été attesté par le laboratoire public des études et essais (LPEE) qui a mis en évidence des risques importants d’effondrement à cause de l’insalubrité du sous-sol et la dégradation des murs porteurs. Suite à cette expertise, des travaux de renforcement de la structure et d'aménagement des étals des poissonniers ont été achevés en décembre 2012. La société de développement local (SDL) Casablanca Patrimoine envisage en 2017 la réhabilitation du marché central et d'en faire un marché gastronomique à l'instar de la Boqueria à Barcelone ou San Miguel à Madrid. Le nouveau cahier de charges établi par le conseil de la ville définissant les modalités d'exploitation des locaux a été toutefois rejeté par les commerçants qui se considèrent comme des anciens exploitants et demandent d'être exclus de la procédure de mise en concurrence (appel d'offres), la reconnaissance de leur fonds de commerce et le remplacement des autorisations temporaires d'occupation (ATO) par un bail Commercial contrairement à la législation en vigueur. Le président de l’Association des commerçants du marché central a aussi fait part de son indignation de ne pas être inclus dans le processus décisionnel du projet. Le marché a été finalement rénové en 2019 par la SDL Casablanca Aménagement sans le reconvertir en un espace gastronomique. Le projet de redéploiement du marché central en une foire culinaire cosmopolite a cependant refait surface dans le plan d’Action de la Commune de Casablanca 2023-2028 en adoptant une approche de partenariat public-privé. Dans ce sens, La SDL Casa Aménagement a lancé en 2025 un appel d’offres en concertation avec la filiale marocaine du groupe réalités pour les travaux de réhabilitation et de valorisation du marché central de Casablanca. Le projet prévoit une rénovation complète des espaces commerciaux, la création d’un Rooftop destiné à la restauration, l’uniformisation des façades, l’aménagement d’espaces verts avec bancs publics, ainsi qu’une cave technique pour accueillir des équipements de conservation alimentaire comme des frigos et congélateurs et autres équipements.
Notes et références
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